La prise de Malakoff (8/9/1855)

Combat dans la gorge de
Malakoff - A Yvon - 1859 (RMN)
1/ Mémoires du général Lebrun. Chef d’état major de la division commandé par le général de Mac Mahon. Paris, 1889.
Le 8, dès onze heures du matin, toutes les troupes commandées par le général Mc Mahon étaient réunies dans les tranchées et disposées en attendant le moment de l’assaut.

Le
maréchal de Mac Mahon
A onze heures vingt minutes, le général de Mac-Mahon et les officiers de son état-major formaient, dans la petite place d’armes avancées qui faisait pas au saillant de Malakoff, un petit groupe autour duquel étaient entassés les uns sur les autres les zouaves de la compagnie désignée pour marchée, sous le commandement du capitaine Sée, en tête de la colonne d’assaut. Mais, à cette heure là, les échelles que les officiers du génie avaient dû faire construire n’étaient pas encore arrivées, et le général de Mac-Mahon s’en montrait quelque peu impatienté. Je courus au devant d’elles dans la tranché du côté par lequel on devait les apporter. Je trouvais bientôt le chef de bataillon du génie de Marcilly qui avait été chargé d’assurer leur transport. Il m’exposa qu’à son grand désespoir, il était en retard, ce qui tenait à ce que les tranchées étaient encombrées de troupes, il éprouvait les plus grandes difficultés pour y faire avancer ses soldats porteurs d’échelles et de planches, principalement sur les points où des traverses obligeaient ceux-ci à passer par des couloirs étroits. Je fis sortir les échelles de la tranchée et j’ordonnai au commandant de Marcilly de les faire transporter, ses hommes marchant sur le revers de la tranchée, dussent-ils pour cela, en se mettant à découvert, s’exposer quelque peu aux balles des Russes. Puis, jetant un coup d’œil sur ma montre et voyant que 10 minutes plus tard elle marquerait l’heure de midi : »Je vous laisse, dis-je au commandant, il faut que j’aille rejoindre le général de Mac Mahon ; mais pour Dieu ! arrivez au plus vite ! ».
Revenu près du général, je lui
appris qu’il ne fallait plus compter sur les échelles qu’il attendait, parce
qu’elles étaient encore trop loin pour qu’elles puissent arriver avant midi.
C’était là un contretemps des plus fâcheux, car à lui seul il pouvait
compromettre le succès de l’assaut.
Le général de Mac Mahon, tout en le
déplorant, jugea cependant qu’il lui était impossible de retarder l’heure de
l’opération, et il décida qu’il la ferait exécuter à la minute indiquée, quoi
qu’il put en advenir.
Un moment plus tard, tous ceux qui se trouvaient dans
la tranchée autour du général de Mac Mahon furent frappés du tableau admirable
qui s’offrait à leurs regards. Ce tableau que j’appellerais volontiers ici
« l ‘attente de l’assaut » disait de façon saisissante le grand
drame qui allait s’accomplir.

Mac
Mahon et la prise de Malakoff - A Aillaud - 1855 - RMN
L’instant était solennel. J’étais
près du général de Mac Mahon, tenant ma montre sous les yeux et y suivant
attentivement la marche de la grande aiguille, attendant qu’elle marquât midi.
Les zouaves du capitaine Sée, ayant pour la plupart une main accrochée aux
gabions qui couronnaient la crête du parapet de la tranchée pour s’en faire un
appui et pouvoir plus vite s’élancer par dessus cette crête, avaient tous l’œil
enflammé et fixé sur ma montre. Dans le même instant, toutes les batteries
françaises et anglaises, qui, durant toute la matinée, n’avaient pas cessé, un
seul instant, de couvrir de leurs projectiles les ouvrages défensifs de la
place, redoublaient l’intensité de leurs feux, et l’artillerie russe leur
répondait avec une intensité pareille. C’était le grondement retentissant et
ininterrompu d’environ 1.500 bouches à feu de gros calibre qui se faisaient
entendre, de la droite à la gauche des travaux d’attaque et de défense, sur tout
le pourtour de l’enceinte de la place de Sébastopol.
Du saillant de
Malakoff , les canonniers russes projetaient incessamment sur le point de
la tranchée où se tenait le général de Mac Mahon, de petites bombes qui
éclataient tout autour du général. Personne ne disait mot, mais chacun se
répétait in petto : « Qu’arriverait-il si, par malheur, un éclat de
ces bombes venait à frapper le général ? ».
L’impatience et
l’anxiété était écrites sur tous les visages. Personne ne disait mot ais-je
dit ; je fais erreur, le colonel de la Tour Dupin m’adressa alors à voix
basse cette question : «Est-ce qu’on entend le canon ? – Comment, lui
répondis-je sur le même ton, c’est un vacarme épouvantable, plus de 1.500 canon
tirent à la fois chez nous et chez les Russes ! – C’est extraordinaire, fit
le colonel, je n’entends absolument rien. »
Enfin, le seconde
fiévreusement attendue arriva. J’abaissai le bars en prononçant à haute
voix : « Midi ! » et le général de Mac Mahon s’écria :
« En avant ! Vive l’Empereur ! » Il voulut franchir le
parapet pour se mettre à la tête de ses zouaves, mais son aide de camp, le
commandant Borel et moi nous l’arrêtâmes, en le retenant par le pan de sa
tunique : "Ce sera bien assez temps pour vous, lui dis-je, quand nous
verrons quelques zouaves de l’autre côté du fossé.»

Le général
Borel
Le feu de toutes les batteries
françaises avait cessé tout à coup. Le zouaves, bondissant comme des lions par
dessus la crête du parapet, se sont précipités au pas de course vers le fossé de
Malakoff. C’est à qui d’entre eux arrivera le premier. Nos officiers du génie
avaient estimé qu’ils n’auraient guère qu’une distance de 25 à 30 mètres pour y
atteindre. Mais au lieu de cela, c’est plus de 75 mètres qu’il y a entre le
parapet et le fossé, et il faut qu’ils les parcourent sous la très vive
fusillade des Russes. Ce n’est pas tout, le zone de terrain qu’ils ont à
franchir a été profondément remuée pendant la dernière période des
attaques ; les bombes y ont creusé partout de profondes excavations, ce qui
fait que nos intrépides soldats y culbutent à chaque pas qu’ils font et que leur
course en est fort ralentie. N’importe ! Voici qu’après une minute au plus,
ils arrivent tout essoufflés au bord du fossé. Mais quel n’et pas alors leur
désappointement, quand ils reconnaissent que, loin d’être comblé de terre,
comme on leur a faut espérer qu’ils
le trouveraient, le fossé a une profondeur de 6 à 7 mètres et que ses talus
d’escarpe et de contrescarpe sont taillés à pic dans le roc.
Le capitaine
Sée, qui les commande est, à cet instant, comme saisi d’épouvante. Mais ses
soldats, eux, n’en sont point effrayés et, sans hésiter, au risque de se tuer ou
de se briser bras et jambes, ils se jettent au fond du précipice qu’ils ont
devant eux. Le plupart d’entre eux y resteront, ils le savent bien, mais les
camarades qui pourront se remettre sur pied n’en poursuivront pas moins leur
entreprise héroïque.

Le colonel
Sée
Un instant passe, instant
d’angoisse qui paraît bien long et, pendant lequel l’anxiété du général de Mac
Mahon est indicible. Il a vu disparaître les zouaves ; ils sont dans le
fossé, mais il ne les voit pas reparaître sur le berne du parapet de Malakoff.
« Ca ne mord pas, me dit-il alors, - Mais attendons un peu, lui dis-je à
mon tour, attendez qu’ils aient eu le temps de gravir l’escarpe du fossé. »
Et, à peine avais-je prononcé ces paroles, que les quelques zouaves qui, les
premiers étaient parvenus à sortir du fossé, commençaient à monter à l’escalade
du talus extérieur du saillant de Malakoff. Comment ces vaillants soldats s’y
étaient-ils pris pour faire l’ascension de l’escarpe, de cette muraille qui
était taillée à pic dans le roc ? Je pense que le lecteur prendre quelque
intérêt à ce que je lui apprenne. De tous les zouaves qui s’étaient jetés dans
le fossé, quelques uns avaient été blessés mortellement, beaucoup assez
grièvement pour ne plus être en état de combattre. Mais parmi ceux qui étaient
demeurés valides, les hommes que l’on avait prudemment munis du petit pic à roc
s’étaient habilement servis de cet outil. A l’aide du pic enfoncé de proche en
proche dans la muraille de l’escarpe, ils avaient pu s’élever jusqu’au dessus du
fossé. Les autres zouaves , ceux qui n’avaient point de pics à roc,
s’étaient servi d’un autre moyen pour arriver au même but. Ils avaient mis à
profit les leçons de gymnastique qu’on leur avait enseignées au régiment pour se
faire, les uns les autres, ce qu’on appelle en termes technique la courte
échelle. Tous ceux qui ont assisté à des exercices gymnastiques savent en quoi
consiste cette sorte d’échelle. Une fois arrivés au sommet de l’escarpe, les
zouaves porteurs de pics aussi bien que ceux qui étaient montés sans cet outil,
avaient repris en main leur fusil, porté jusque là en bandoulière.
A leur
apparition de l’autre côté du fossé, le général de Mac Mahon s’élança pour aller
les rejoindre. En ce moment même arriva le chef de bataillon de Marcilly,
apportant les échelles et les planches, et ce fut un grand bonheur en vérité car
sans cela, le général de Mac Mahon lui aussi se serait sans nul doute jeté dans
le fossé, et alors le général, sans donner au commandant le temps d’en jeter
plusieurs et de les couvrir de planches, passa sur cette échelle, au risque d’y
trébucher et d’être précipité au fond du fossé. Les officiers d’état major
suivirent son exemple. Alors se passa sur le parapet de Malakoff une de ces
scènes émouvantes que la plume est impuissante à décrire.
Nos zouaves, au
nombre d’une vingtaine tout au plus, abordent le faîte du parapet ; mais là
se dressent tout à coup devant eux une quantité de fantassins et de canonniers
russes, les uns sortis de leurs abris, les autres de leurs batteries, et qui les
reçoivent à coups de fusils ou d’écouvillon. Les balles russes jetten,t à terre
quelques uns des nôtres, les coups d’écouvillon en renversent d’autres, et parmi
ceux-ci il en est plusieurs qui sont précipités jusque dans le fossé du
retranchement. Mais bientôt, heureusement, les zouaves qui combattent à la
baïonnette sur le haut du parapet, sont appuyés par les camarades qui les ont
suivis et après une minute d’une lutte acharnée, les Russes sont repoussés du
saillant de Malakoff, et courent se réfugier derrière une traverse qui fait face
au talus intérieur du retranchement dont nos soldats viennent de
s’emparer.
Le général de Mac Mahon arrive à cet instant sur le point
culminant de Malakoff, et il fait planter le grand fanion que le caporal Gihaut
lui apporte. Au signal donné par ce fanion, l’action offensive va s’engager du
côté des Anglais, et aussi du côté des troupes du 1er corps d’armée
français.
Pendant que l’on combattait, comme je viens de le raconter, sur le
sommet de Malakoff, le chef de bataillon du génie Ragon s’était hâté de faire
construire un pont solide sur le point où le général de Mac Mahon avait traversé
le fossé. Par ce pont, établi en deux ou trois minutes au plus, les dernières
compagnies du bataillon des zouaves du capitaine Sée purent rapidement aller se
joindre à la première qui était monté à l’assaut. Qu’ion ne s’étonne donc pas si
j’ose avancer ici que les échelles qui servirent à la construction de ce pont
jouèrent un rôle considérable dans le succès de l’assaut. En effet, à l’instant
où l général de Mac Mahon arriva de sa personne sur l’éminence de Malakoff, le
point capital pour lui, c’était d’avoir, tout de suite sous la main, assez de
monde pour s’y trouver en état de s’y maintenir solidement.
[…]
Il était
midi et quart environ, et le général de Mac Mahon venait de remporter un
brillant succès acheté chèrement, il est vrai, car il avait coûté la perte d’un
certain nombre d’officiers et de soldats mis hors de combat pendant l’assaut et,
sous les yeux mêmes du général, le colonel de la Tour Dupin, en mettant le pied
sur le haut de la tour de Malakoff, était tombé très grièvement blessé frappé à
la tête par une balle russe. Mais ce succès ne devait pas mettre fin à la lutte,
sur le point de l’enceinte où elle avait été entamée. Le général de Mac Mahon le
reconnut bien vite, aussitôt qu’il eut jeté un coup d’œil sur l’ensemble des
défenses que les officiers du génie russe avaient accumulées derrière le
retranchement dont il s’était rendu maître. En effet, il constaté que ce
retranchement, le saillant de la tour de Malakoff que ses soldats occupaient en
ce moment, n’était autre chose qu’un bastion faisant partie d’un grand ouvrage,
un véritable fort dont l’enceinte fermée était protégée sur tout son
développement, par des retranchements en terre très solides. Il se rendit compte
alors aussi de l’habilité merveilleuse avec laquelle le général commandant le
génie dans la garnison de Sébastopol, avait su utiliser, pour lé défense de la
forteresse, le terrain qui se trouvait en arrière de la tour de Malakoff.
[…]
Pendant que le capitaine Sée, avec ses zouaves, avait enlevé le
sommet de la tour de Malakoff, le colonel Collineau, avec le bataillon des
zouaves avec lequel il marchait, et le colonel Decaen, avec son régiment et le
bataillon de chasseurs du commandant Gambier, avaient pu faire escalader le
parapet du retranchement Russe, le premier à droite, le second à gauche du
saillant de Malakoff. Le commandant Gambier s’était rendu maître de la batterie
Russe de saint Gervais. Aussitôt après, les colonels Collineau et Decaen, se
conformant aux instructions que le général de Mac Mahon leur avait donné avant
l’assaut, avaient jeté leurs soldats en avant, en leur faisant occuper, de
proche en proche, la crête des deux longues faces de l’ouvrage. Comme je l’ait
dit précédemment, les Russes repoussés du saillant de Malakoff étaient allés se
réfugier derrière le haut de la traverse qui se trouvait en arrière du bastion.
Ceux qui avaient été chassé du retranchement formant les deux flancs du bastion
avaient suivi leur exemple. Les uns et les autres, réunis ensembles et composant
alors une masse imposante, essayèrent de riposter par une vive fusillade à celle
que le bataillon du capitaine Sée dirigeait vers eux. Mais, après un moment de
résistance, s’apercevant que les soldats des colonels Decaen et Collineau, en
s’avançant de plus en plus sur le crête des retranchements qui étaient à leur
gauche et à leur droite, commençaient à les tourner et allaient incessamment les
fusiller de flanc et de revers, ils abandonnèrent leur traverse pour aller
prendre position sur celle qui était plus en arrière. Ils tentèrent encore de
défendre celle-ci ; mais forcés de nouveau de se replier parce que les
bataillons des deux colonels français en gagnant de plus en plus de terrain sur
les deux flancs, ils se décidèrent à opérer leur retraite vers la gorge de
l’ouvrage. En ce moment leur nombre s’était accru de tous les Russes qui jusque
là avaient occupé la partie centrale de l’ouvrage ; ce nombre était fort
considérable. Un lutte acharnée s’engagea alors aux approches de la gorge, entre
les soldats russes, qui voulaient défendre celle-ci, et les soldats français qui
les y avaient poursuivis l’épée dans les reins. Mais le combat qui eut lieu là,
presque uniquement à l’arme blanche, ne dura pas longtemps, deux à trois minutes
au plus. Les Russes se précipitant dans la gorge de l’ouvrage, ou se jetant du
haut des retranchements voisins de cette gorge dans le fossé, s’enfuirent en
désordre du côté de l’intérieur de Sébastopol.
Il était alors une heure ou
une heur et quart, et le général de Mac Mahon put croire qu’il était
définitivement maître des défenses de Malakoff. Mais à ce moment les batteries
ennemies, qui étaient établies au dessus de l’arsenal de Sébastopol,
commencèrent à faire tomber, sur l’intérieur de l’ouvrage occupé par les troupes
françaises, une quantité énorme d’obus qui y tuèrent ou blessèrent un grand
nombre d’hommes. Certes, le général pouvait se dire qu’il était absolument en
possession de la position qu’il venait de conquérir, après le dernier combat qui
avait décidé de la retraite des défenseurs de Malakoff, et pourtant la lutte
n’avait pas dit son dernier mot. Un quart d’heure environ s’était écoulé depuis
que le général avait fait arborer son grand fanion tricolore sur le sommet de
Malakoff, lorsqu’un officier anglais se présenta à lui, se disant envoyé par son
général pour lui demander si, étant maître de cette position, il croyait pouvoir
s’y maintenir. « Dites à votre général, lui dit Mac Mahon, que j’y suis et
que j’y reste. »
[…]
Déjà des fourneaux de mines, préparés de longue
main par les officiers du génie russe dans le massif des parapets du bastion de
Malakoff avaient fait explosion et les pierres projetées en l’air par ces mines,
en retombant dans l’intérieur des retranchements et plus particulièrement, tout
autour du saillant de l’ouvrage, avaient tué ou blessé un grand nombre
d’officiers et de soldats français. Il paraissait bien probable que les Russes
ne s’étaient pas bornés à établir des fourneaux de mine dans le voisinage de
Malakoff, mais qu’ils en avaient construit aussi dans Malakoff même, et si ces
fourneaux étaient fortement chargés, il était possible que leur explosion fit
d’un instant à l’autre sauter le fort russe tout entier. Il n’y avait pas de
temps à perdre pour se prémunir contre les conséquences qui pourraient en
résulter. Les dispositions arrêtées par le général de Mac Mahon furent basées
sur cette éventualité menaçante.
Le général décida que la première brigade de
la division, fortement éprouvée par les pertes qu’elle avait subies pendant et
après l’assaut, serait sur le champ relevée dans Malakoff par la 2em brigade
(général Vinoy) et qu’elle irait prendre la place de celle-ci dans les
tranchées. Il arrêta en outre que la brigade de réserve (général de Wimpffen) et
le régiment de zouaves de la Garde Impériales (colonel Janin) entreraient
aussitôt que possible dans l’ouvrage russe, à la suite de la brigade du général
Vinoy, de façon qu’il y eut dans Malakoff deux brigades et un régiment pour
repousser les Russes, s’ils entreprenaient un retour offensif contre les
retranchements occupés par les Français. Il fallait bien entendu que les
mouvements de troupes dont il s’agit s’exécutassent avec la plus grande
célérité ; car il était urgent que des forces imposantes fussent de suite
réunies dans l’enceinte de ces retranchements.
[…] 2/ Souvenirs du général Collineau, alors
colonel du 1er régiment de Zouaves. Lettre du
10/9/1855 "Le 8
septembre nous avons enlevé et gardé Malakoff. Ce fut un assaut général, armée
contre armée. Les Anglais devaient prendre le grand redan, le premier corps
français s’emparer du bastion central et nous, le deuxième corps, nous avions
pour mission d’enlever la tour de Malakoff. Depuis trois
jours le bombardement avait redoublé d’intensité et il y avait tout lieu de
supposer que l’ouvrage avait dû beaucoup souffrir, tant dans sa garnison que
dans ses défenses. Ses conditions de résistance devaient être très amoindries,
ce en quoi on se trompait. L’assaut
était fixé à midi. Les troupes
étaient en excellent condition. Depuis trois jours de copieux suppléments de
nourritures et de boissons avaient été distribués. Ces distributions avaient
éveillé l’attention des troupiers, qui dès ce moment ne doutèrent plus qu’une
attaque générale allait être tentée. Dès le matin
mon régiment était en place dans la tranchée face à Malakoff, division
McMahon. A midi moins
dix je donnai l’ordre aux chefs de bataillon de lire l’ordre du jour du général
Bosquet, commandant le deuxième corps. A ce moment le général de McMahon vint me
voir et me dit « Colonel, la besogne sera dure car les Russes ne sont pas
décidés à se laisser faire. Recommandez à vos hommes de faire vite et de tenir
bon. Soyez sans
craintes mon général, je passerai le premier te mes zouaves suivront. » Le sergent
clairon Bernard qui se tenait à mes cotés reçut alors à la main droite un éclat
de pierre qu’un projectile avait fait voler. Il fallut le renvoyer à l’arrière
car la blessure était sérieuse. Il allait
être midi. Je dis au sergent clairon Delport de faire sonner le « garde à
vous ». Il donna l’ordre au jeune soldat clairon Baudot de monter sur la
tranchée et d’exécuter la sonnerie indiquée, qui fut répétée dans toutes les
compagnies. A midi la
charge retentit sur tout le front de la division et nous nous élançâmes. Ce fut
mon régiment et moi même à sa tête, qui prîmes les premiers pied dans Malakoff,
ouvrant la route à ceux qui nous suivaient. L’élan des
zouaves a été d’une intrépidité magnifique, mais la bravoure tenace des Russes
est aussi digne d’admiration. Tous ceux, parmi ceux qui reçurent notre choc, se
firent tuer sur place plutôt que de reculer. Ce fut une lutte sans merci, un
corps à corps sauvage, où tout servait d’arme. D’un côté comme de l’autre, les
soldats entraînés par l’exemple de leurs officiers ne marchandaient ni leurs
efforts, ni leur vie. Ce qui restait des Russes, définitivement refoulé recula
et un de nos sergent, le sergent Lihaut planta sur l’ouvrage le drapeau qui
devait être le signal d’attaque pour les Anglais et la division Salles. Grâce à la
vigueur de l’attaque et l’opiniâtreté de notre lutte, les régiments qui
suivaient purent pénétrer plus facilement dans la position et nous soutenir,
notamment le 7e de ligne et le 4e chasseurs à pied. Le plus dur
du combat ne fut pas d’enlever la tour, mais de s’y maintenir jusqu’a ce que les
Russes renonçant à la reprendre, se retirassent définitivement vaincus. D’un côté,
le premier corps n’avait pas réussi dans son attaque du grand bastion, et avait
été repoussé. De l’autre , les Anglais après s’être emparés du grand redan
et s’y être maintenus sous un feu effroyable, avaient dû reculer. Ces succès
encourageaient nos adversaires et leur permettaient de concentrer tous leurs
efforts pour la reprise de Malakoff. D’où dépendait pas conséquent le sort de la
bataille et celui de sébastopol. Les ouvrages
voisin et les batteries de la rade concentrèrent donc leur feu sur nous, tandis
que les colonnes d’assaut nous attaquaient sans répit. Nos pertes étaient
effroyables et ce ne fut pas sans angoisse que pendant un moment je me demandai
s’il était humain de prolonger un telle hécatombe. Abandonner alors que nous
touchions presque au but c’était rendre inutiles les sacrifices déjà consentis
et en rendre de nouveaux nécessaires puisqu’il fallait continuer le siège.
Enfin, notre inébranlable fermeté eut raison de l’entêtement des russes. Après
un dernier assaut désespéré, il battirent en retraite à 4 heures et demie. ... Cette
victoire coûte cher au régiment. J’ai eu dix officiers tués, vingt et un
blessés, les trois cinquième de mon effectif hors de combat. La journée a coûté
la vie à sept généraux. L’armée a eu sept mille hommes hors de combat. Pour ma
part j’ai eu un coup de sabre sur la tête et un coup de feu et de crosse sur la
joue droite .J’ai reçu ces deux blessures aussitôt en arrivant sur le parapet,
dans le corps à corps qu’il a fallu livrer pour prendre pied dans la Tour. Je
suis resté la tête bandée avec mes hommes jusqu’au lendemain soir." 
Le général
Vinoy
Depuis un instant j’étais
revenu dans l’intérieur de l’ouvrage et je cherchai le général de Mac Mahon,
lorsque, rencontrant par hasard le général Vinoy, celui-ci m’arrêta pour me
faire part des impressions que lui avait fait éprouver le général de Mac Mahon
en lui donnant ses instructions une demi heure avant. « Comment
trouvez-vous votre générale, me dit-il, qui m’annonce sans façon que ma brigade
va sauter peut-être tout à l’heure ; mais que cela n’empêcher pas que l’on
reste maître de la position, parce que la 1ere brigade va se tenir toute prête à
venir remplacer la mienne si elle vient à sauter ? – J’avoue, répondis-je,
que la perspective que mon général vous a fait entrevoir n’est rien moins que
séduisante, mais dans tout ce qu’il vous a dit, je n’ai rien entendu ce me
semble, qui ait pu vous faire croire qu’il n’allait pas demeurer avec vous.
Soyez bien certain que, si votre brigade doit sauter, et vous avec elle, il
partagera le même sort. »
[…]
Dans le même temps où le général de
Mac Mahon se préoccupait vivement de savoir si des fourneaux de mines
n’existaient pas sous ce réduit et n’allait pas, par leur explosion, faire
sauter le bastion de Malakoff, on l’informa qu’après l’enlèvement de ce bastion
par les zouaves du capitaine Sée, un certain nombre de Russes, 400 environs, lui
dit-on, s’étaient réfugié dans le réduite de la tour. Le général voulut aller
voir lui-même ce qui se passait du côté du réduit. Je me souviens que, comme il
s’y rendait, sa bonne étoile, cette fois encore le servit, car un obus, parti de
la batterie russe située au dessus de l’arsenal de Sébastopol, lui effleura la
tête et alla s’enfoncer en terre à dix pas devant lui. Il l’avait échappé belle.
L’entrée du réduit , qui était construite en gabions, se trouvait ouverte,
et à droite comme à gauche, on voyait une rangée de créneaux par où les
fantassins russes qui occupaient la tour pouvaient diriger leurs feux sur le
terre plein du bastion. Je m’approchai et j’allai passer devant la porte du
réduit, quand un soldat qui était près de moi, me retenant brusquement par le
pan de ma tunique, me jeta presque à terre, en s’écriant : »
Arrêtez-vous mon colonel, les Russes qui sont embusqués dans la tour ne cessent
pas de tirer par les créneaux que vous apercevez. Il abattent de leurs balles
tous ceux qui passent devant ces créneaux. C’est ainsi qu’ils viennent de tuer,
il n’y a de cela qu’un instant, le lieutenant d’artillerie dont vous voyez le
corps étendu là à quelques pas de nous. »
En ce moment, les grottes de
Darah me hantèrent sans doute l’esprit, et ne songeant qu’au moyen de faire
sortir les Russes de la tour et à se constituer prisonniers :
« Avez-vous de allumettes ? dis-je aux soldats qui
m’entouraient ; si oui, mettez le feu aux gabions qui forment l’entrée de
cet abri des Russes ; il faudra bien qu’ils sortent et se rendent quand la
fumée menacera de les asphyxier. »
Le feu fut mis aux gabions et déjà il
avait pris une certaine extension, lorsque subitement je fus comme saisi
d’épouvante en me rendant compte des conséquences terribles qui pouvaient
résulter de l’ordre que j’avais donné. Je me souviens à cet instant que vingt
minutes auparavant, en visitant avec le général de Mac Mahon quelques-uns de ces
abris construits par les Russes sous les retranchements de Malakoff, j’avais
con,staté que le sol intérieur de ces abris était couvert d’une quantité énorme
de cartouches et que sans aucun doute il devait en être de même dans le réduit
de la tour. Le feu des gabions, se communiquant à un monceau de cartouches et
produisant une explosion, c’était le feu mis à des fourneaux de mine, si des
fourneaux de mine avaient été préparés dans le réduit.
Je
me précipitai vers les quelques sapeurs du génie qui étaient non loin de moi,
portant sur eux leurs outils, des pelles et des pioches « Suivez-moi bien
vite, leur dis-je, venez jeter de la terre sur les gabions qui brûlent, il faut
éteindre le feu. » Les sapeurs se mirent sur le champ à piocher le sol près
de la porte du réduit, et en couvrant les gabions de terre, il arrêtèrent
complètement le commencement d’incendie qui s’y était manifesté. Que serait-il
advenu sans cela ? J’en frémis encore rien que d’y songer en écrivant ces
lignes. On le comprendra ici du reste, quand j’aurais dit que, pendant que les
sapeurs du génie effectuaient le travail que je leur avait demandé, leurs
pioches mirent à découvert des fils métalliques qui n’étaient autre chose que
les fils conducteurs de batteries électriques au moyen desquelles les officiers
russe s’étaient proposés de mettre le feu, quand ils jugeraient opportun, aux
fourneaux de mines préparés par eux sous la tour de Malakoff. Peut-être ne
fût-ce qu’à la rupture de ces fils, arrivés comme par miracle, qu les troupes du
général de Mac Mahon durent avoir le bonheur d’échapper au plus épouvantable des
désastres.
Le
lendemain nous avons été voir le champ de bataille. Quel saisissant et
épouvantable spectacle ! Des terrains bouleversés par des explosions, des trous
énormes produits par les projectiles qui creusent comme une plaie sur le sol,
des armes brisées, des vêtements épars et en lambeaux et sur ce fond de deuil et
de triste désolation se détachent les cadavres mutilés, les membres dispersés
qui réclament un tronc, des troncs ensanglantés qui reclament leurs membres, des
cadavres jaunes terreux, crispés par la douleur qui laisse encore ses traces
après la mort, des malheureux entassés les uns sur les autres près des
projectiles qui les ont frappés, puis chose plus horrible à dire encore, des
soldats allant fouiller les cadavres, allant piller, se disputant les dépouilles
de ceux qui ne sont plus.. D'autres soldats commandés de corvée, jetant un peu
de terre sur des tronçons informes de chair. Mon coeur a été profondément saisi.
Oh! que ceux qui parlent trop de gloire devraient visiter ces champs d'amère
désolation et voir d'après ses victimes ce qu'elle coûte au pays, aux amis, aux
familles. L'homme le plus maître des troupes les plus braves ne les mènerait pas
à un combat en les faisant traverser un cham de bataille de la veille.