La prise de Malakoff (8/9/1855)


Combat dans la gorge de Malakoff - A Yvon - 1859 (RMN)

1/ Mémoires du général Lebrun. Chef d’état major de la division commandé par le général de Mac Mahon. Paris, 1889.

Le 8, dès onze heures du matin, toutes les troupes commandées par le général Mc Mahon étaient réunies dans les tranchées et disposées en attendant le moment de l’assaut.


Le maréchal de Mac Mahon

A onze heures vingt minutes, le général de Mac-Mahon et les officiers de son état-major formaient, dans la petite place d’armes avancées qui faisait pas au saillant de Malakoff, un petit groupe autour duquel étaient entassés les uns sur les autres les zouaves de la compagnie désignée pour marchée, sous le commandement du capitaine Sée, en tête de la colonne d’assaut. Mais, à cette heure là, les échelles que les officiers du génie avaient dû faire construire n’étaient pas encore arrivées, et le général de Mac-Mahon s’en montrait quelque peu impatienté. Je courus au devant d’elles dans la tranché du côté par lequel on devait les apporter. Je trouvais bientôt le chef de bataillon du génie de Marcilly qui avait été chargé d’assurer leur transport. Il m’exposa qu’à son grand désespoir, il était en retard, ce qui tenait à ce que les tranchées étaient encombrées de troupes, il éprouvait les plus grandes difficultés pour y faire avancer ses soldats porteurs d’échelles et de planches, principalement sur les points où des traverses obligeaient ceux-ci à passer par des couloirs étroits. Je fis sortir les échelles de la tranchée et j’ordonnai au commandant de Marcilly de les faire transporter, ses hommes marchant sur le revers de la tranchée, dussent-ils pour cela, en se mettant à découvert, s’exposer quelque peu aux balles des Russes. Puis, jetant un coup d’œil sur ma montre et voyant que 10 minutes plus tard elle marquerait l’heure de midi : »Je vous laisse, dis-je au commandant, il faut que j’aille rejoindre le général de Mac Mahon ; mais pour Dieu ! arrivez au plus vite ! ».

Revenu près du général, je lui appris qu’il ne fallait plus compter sur les échelles qu’il attendait, parce qu’elles étaient encore trop loin pour qu’elles puissent arriver avant midi. C’était là un contretemps des plus fâcheux, car à lui seul il pouvait compromettre le succès de l’assaut.
Le général de Mac Mahon, tout en le déplorant, jugea cependant qu’il lui était impossible de retarder l’heure de l’opération, et il décida qu’il la ferait exécuter à la minute indiquée, quoi qu’il put en advenir.
Un moment plus tard, tous ceux qui se trouvaient dans la tranchée autour du général de Mac Mahon furent frappés du tableau admirable qui s’offrait à leurs regards. Ce tableau que j’appellerais volontiers ici « l ‘attente de l’assaut » disait de façon saisissante le grand drame qui allait s’accomplir.


Mac Mahon et la prise de Malakoff - A Aillaud - 1855 - RMN

L’instant était solennel. J’étais près du général de Mac Mahon, tenant ma montre sous les yeux et y suivant attentivement la marche de la grande aiguille, attendant qu’elle marquât midi. Les zouaves du capitaine Sée, ayant pour la plupart une main accrochée aux gabions qui couronnaient la crête du parapet de la tranchée pour s’en faire un appui et pouvoir plus vite s’élancer par dessus cette crête, avaient tous l’œil enflammé et fixé sur ma montre. Dans le même instant, toutes les batteries françaises et anglaises, qui, durant toute la matinée, n’avaient pas cessé, un seul instant, de couvrir de leurs projectiles les ouvrages défensifs de la place, redoublaient l’intensité de leurs feux, et l’artillerie russe leur répondait avec une intensité pareille. C’était le grondement retentissant et ininterrompu d’environ 1.500 bouches à feu de gros calibre qui se faisaient entendre, de la droite à la gauche des travaux d’attaque et de défense, sur tout le pourtour de l’enceinte de la place de Sébastopol.
Du saillant de Malakoff , les canonniers russes projetaient incessamment sur le point de la tranchée où se tenait le général de Mac Mahon, de petites bombes qui éclataient tout autour du général. Personne ne disait mot, mais chacun se répétait in petto : « Qu’arriverait-il si, par malheur, un éclat de ces bombes venait à frapper le général ? ».
L’impatience et l’anxiété était écrites sur tous les visages. Personne ne disait mot ais-je dit ; je fais erreur, le colonel de la Tour Dupin m’adressa alors à voix basse cette question : «Est-ce qu’on entend le canon ? – Comment, lui répondis-je sur le même ton, c’est un vacarme épouvantable, plus de 1.500 canon tirent à la fois chez nous et chez les Russes ! – C’est extraordinaire, fit le colonel, je n’entends absolument rien. »
Enfin, le seconde fiévreusement attendue arriva. J’abaissai le bars en prononçant à haute voix : « Midi ! » et le général de Mac Mahon s’écria : « En avant ! Vive l’Empereur ! » Il voulut franchir le parapet pour se mettre à la tête de ses zouaves, mais son aide de camp, le commandant Borel et moi nous l’arrêtâmes, en le retenant par le pan de sa tunique : "Ce sera bien assez temps pour vous, lui dis-je, quand nous verrons quelques zouaves de l’autre côté du fossé.»


Le général Borel

Le feu de toutes les batteries françaises avait cessé tout à coup. Le zouaves, bondissant comme des lions par dessus la crête du parapet, se sont précipités au pas de course vers le fossé de Malakoff. C’est à qui d’entre eux arrivera le premier. Nos officiers du génie avaient estimé qu’ils n’auraient guère qu’une distance de 25 à 30 mètres pour y atteindre. Mais au lieu de cela, c’est plus de 75 mètres qu’il y a entre le parapet et le fossé, et il faut qu’ils les parcourent sous la très vive fusillade des Russes. Ce n’est pas tout, le zone de terrain qu’ils ont à franchir a été profondément remuée pendant la dernière période des attaques ; les bombes y ont creusé partout de profondes excavations, ce qui fait que nos intrépides soldats y culbutent à chaque pas qu’ils font et que leur course en est fort ralentie. N’importe ! Voici qu’après une minute au plus, ils arrivent tout essoufflés au bord du fossé. Mais quel n’et pas alors leur désappointement, quand ils reconnaissent que, loin d’être comblé de terre, comme  on leur a faut espérer qu’ils le trouveraient, le fossé a une profondeur de 6 à 7 mètres et que ses talus d’escarpe et de contrescarpe sont taillés à pic dans le roc.
Le capitaine Sée, qui les commande est, à cet instant, comme saisi d’épouvante. Mais ses soldats, eux, n’en sont point effrayés et, sans hésiter, au risque de se tuer ou de se briser bras et jambes, ils se jettent au fond du précipice qu’ils ont devant eux. Le plupart d’entre eux y resteront, ils le savent bien, mais les camarades qui pourront se remettre sur pied n’en poursuivront pas moins leur entreprise héroïque.


Le colonel Sée

Un instant passe, instant d’angoisse qui paraît bien long et, pendant lequel l’anxiété du général de Mac Mahon est indicible. Il a vu disparaître les zouaves ; ils sont dans le fossé, mais il ne les voit pas reparaître sur le berne du parapet de Malakoff. « Ca ne mord pas, me dit-il alors, - Mais attendons un peu, lui dis-je à mon tour, attendez qu’ils aient eu le temps de gravir l’escarpe du fossé. » Et, à peine avais-je prononcé ces paroles, que les quelques zouaves qui, les premiers étaient parvenus à sortir du fossé, commençaient à monter à l’escalade du talus extérieur du saillant de Malakoff. Comment ces vaillants soldats s’y étaient-ils pris pour faire l’ascension de l’escarpe, de cette muraille qui était taillée à pic dans le roc ? Je pense que le lecteur prendre quelque intérêt à ce que je lui apprenne. De tous les zouaves qui s’étaient jetés dans le fossé, quelques uns avaient été blessés mortellement, beaucoup assez grièvement pour ne plus être en état de combattre. Mais parmi ceux qui étaient demeurés valides, les hommes que l’on avait prudemment munis du petit pic à roc s’étaient habilement servis de cet outil. A l’aide du pic enfoncé de proche en proche dans la muraille de l’escarpe, ils avaient pu s’élever jusqu’au dessus du fossé. Les autres zouaves , ceux qui n’avaient point de pics à roc, s’étaient servi d’un autre moyen pour arriver au même but. Ils avaient mis à profit les leçons de gymnastique qu’on leur avait enseignées au régiment pour se faire, les uns les autres, ce qu’on appelle en termes technique la courte échelle. Tous ceux qui ont assisté à des exercices gymnastiques savent en quoi consiste cette sorte d’échelle. Une fois arrivés au sommet de l’escarpe, les zouaves porteurs de pics aussi bien que ceux qui étaient montés sans cet outil, avaient repris en main leur fusil, porté jusque là en bandoulière.
A leur apparition de l’autre côté du fossé, le général de Mac Mahon s’élança pour aller les rejoindre. En ce moment même arriva le chef de bataillon de Marcilly, apportant les échelles et les planches, et ce fut un grand bonheur en vérité car sans cela, le général de Mac Mahon lui aussi se serait sans nul doute jeté dans le fossé, et alors le général, sans donner au commandant le temps d’en jeter plusieurs et de les couvrir de planches, passa sur cette échelle, au risque d’y trébucher et d’être précipité au fond du fossé. Les officiers d’état major suivirent son exemple. Alors se passa sur le parapet de Malakoff une de ces scènes émouvantes que la plume est impuissante à décrire.
Nos zouaves, au nombre d’une vingtaine tout au plus, abordent le faîte du parapet ; mais là se dressent tout à coup devant eux une quantité de fantassins et de canonniers russes, les uns sortis de leurs abris, les autres de leurs batteries, et qui les reçoivent à coups de fusils ou d’écouvillon. Les balles russes jetten,t à terre quelques uns des nôtres, les coups d’écouvillon en renversent d’autres, et parmi ceux-ci il en est plusieurs qui sont précipités jusque dans le fossé du retranchement. Mais bientôt, heureusement, les zouaves qui combattent à la baïonnette sur le haut du parapet, sont appuyés par les camarades qui les ont suivis et après une minute d’une lutte acharnée, les Russes sont repoussés du saillant de Malakoff, et courent se réfugier derrière une traverse qui fait face au talus intérieur du retranchement dont nos soldats viennent de s’emparer.
Le général de Mac Mahon arrive à cet instant sur le point culminant de Malakoff, et il fait planter le grand fanion que le caporal Gihaut lui apporte. Au signal donné par ce fanion, l’action offensive va s’engager du côté des Anglais, et aussi du côté des troupes du 1er corps d’armée français.
Pendant que l’on combattait, comme je viens de le raconter, sur le sommet de Malakoff, le chef de bataillon du génie Ragon s’était hâté de faire construire un pont solide sur le point où le général de Mac Mahon avait traversé le fossé. Par ce pont, établi en deux ou trois minutes au plus, les dernières compagnies du bataillon des zouaves du capitaine Sée purent rapidement aller se joindre à la première qui était monté à l’assaut. Qu’ion ne s’étonne donc pas si j’ose avancer ici que les échelles qui servirent à la construction de ce pont jouèrent un rôle considérable dans le succès de l’assaut. En effet, à l’instant où l général de Mac Mahon arriva de sa personne sur l’éminence de Malakoff, le point capital pour lui, c’était d’avoir, tout de suite sous la main, assez de monde pour s’y trouver en état de s’y maintenir solidement.
[…]
Il était midi et quart environ, et le général de Mac Mahon venait de remporter un brillant succès acheté chèrement, il est vrai, car il avait coûté la perte d’un certain nombre d’officiers et de soldats mis hors de combat pendant l’assaut et, sous les yeux mêmes du général, le colonel de la Tour Dupin, en mettant le pied sur le haut de la tour de Malakoff, était tombé très grièvement blessé frappé à la tête par une balle russe. Mais ce succès ne devait pas mettre fin à la lutte, sur le point de l’enceinte où elle avait été entamée. Le général de Mac Mahon le reconnut bien vite, aussitôt qu’il eut jeté un coup d’œil sur l’ensemble des défenses que les officiers du génie russe avaient accumulées derrière le retranchement dont il s’était rendu maître. En effet, il constaté que ce retranchement, le saillant de la tour de Malakoff que ses soldats occupaient en ce moment, n’était autre chose qu’un bastion faisant partie d’un grand ouvrage, un véritable fort dont l’enceinte fermée était protégée sur tout son développement, par des retranchements en terre très solides. Il se rendit compte alors aussi de l’habilité merveilleuse avec laquelle le général commandant le génie dans la garnison de Sébastopol, avait su utiliser, pour lé défense de la forteresse, le terrain qui se trouvait en arrière de la tour de Malakoff.
[…]
Pendant que le capitaine Sée, avec ses zouaves, avait enlevé le sommet de la tour de Malakoff, le colonel Collineau, avec le bataillon des zouaves avec lequel il marchait, et le colonel Decaen, avec son régiment et le bataillon de chasseurs du commandant Gambier, avaient pu faire escalader le parapet du retranchement Russe, le premier à droite, le second à gauche du saillant de Malakoff. Le commandant Gambier s’était rendu maître de la batterie Russe de saint Gervais. Aussitôt après, les colonels Collineau et Decaen, se conformant aux instructions que le général de Mac Mahon leur avait donné avant l’assaut, avaient jeté leurs soldats en avant, en leur faisant occuper, de proche en proche, la crête des deux longues faces de l’ouvrage. Comme je l’ait dit précédemment, les Russes repoussés du saillant de Malakoff étaient allés se réfugier derrière le haut de la traverse qui se trouvait en arrière du bastion. Ceux qui avaient été chassé du retranchement formant les deux flancs du bastion avaient suivi leur exemple. Les uns et les autres, réunis ensembles et composant alors une masse imposante, essayèrent de riposter par une vive fusillade à celle que le bataillon du capitaine Sée dirigeait vers eux. Mais, après un moment de résistance, s’apercevant que les soldats des colonels Decaen et Collineau, en s’avançant de plus en plus sur le crête des retranchements qui étaient à leur gauche et à leur droite, commençaient à les tourner et allaient incessamment les fusiller de flanc et de revers, ils abandonnèrent leur traverse pour aller prendre position sur celle qui était plus en arrière. Ils tentèrent encore de défendre celle-ci ; mais forcés de nouveau de se replier parce que les bataillons des deux colonels français en gagnant de plus en plus de terrain sur les deux flancs, ils se décidèrent à opérer leur retraite vers la gorge de l’ouvrage. En ce moment leur nombre s’était accru de tous les Russes qui jusque là avaient occupé la partie centrale de l’ouvrage ; ce nombre était fort considérable. Un lutte acharnée s’engagea alors aux approches de la gorge, entre les soldats russes, qui voulaient défendre celle-ci, et les soldats français qui les y avaient poursuivis l’épée dans les reins. Mais le combat qui eut lieu là, presque uniquement à l’arme blanche, ne dura pas longtemps, deux à trois minutes au plus. Les Russes se précipitant dans la gorge de l’ouvrage, ou se jetant du haut des retranchements voisins de cette gorge dans le fossé, s’enfuirent en désordre du côté de l’intérieur de Sébastopol.
Il était alors une heure ou une heur et quart, et le général de Mac Mahon put croire qu’il était définitivement maître des défenses de Malakoff. Mais à ce moment les batteries ennemies, qui étaient établies au dessus de l’arsenal de Sébastopol, commencèrent à faire tomber, sur l’intérieur de l’ouvrage occupé par les troupes françaises, une quantité énorme d’obus qui y tuèrent ou blessèrent un grand nombre d’hommes. Certes, le général pouvait se dire qu’il était absolument en possession de la position qu’il venait de conquérir, après le dernier combat qui avait décidé de la retraite des défenseurs de Malakoff, et pourtant la lutte n’avait pas dit son dernier mot. Un quart d’heure environ s’était écoulé depuis que le général avait fait arborer son grand fanion tricolore sur le sommet de Malakoff, lorsqu’un officier anglais se présenta à lui, se disant envoyé par son général pour lui demander si, étant maître de cette position, il croyait pouvoir s’y maintenir. « Dites à votre général, lui dit Mac Mahon, que j’y suis et que j’y reste. » 
[…]
Déjà des fourneaux de mines, préparés de longue main par les officiers du génie russe dans le massif des parapets du bastion de Malakoff avaient fait explosion et les pierres projetées en l’air par ces mines, en retombant dans l’intérieur des retranchements et plus particulièrement, tout autour du saillant de l’ouvrage, avaient tué ou blessé un grand nombre d’officiers et de soldats français. Il paraissait bien probable que les Russes ne s’étaient pas bornés à établir des fourneaux de mine dans le voisinage de Malakoff, mais qu’ils en avaient construit aussi dans Malakoff même, et si ces fourneaux étaient fortement chargés, il était possible que leur explosion fit d’un instant à l’autre sauter le fort russe tout entier. Il n’y avait pas de temps à perdre pour se prémunir contre les conséquences qui pourraient en résulter. Les dispositions arrêtées par le général de Mac Mahon furent basées sur cette éventualité menaçante.
Le général décida que la première brigade de la division, fortement éprouvée par les pertes qu’elle avait subies pendant et après l’assaut, serait sur le champ relevée dans Malakoff par la 2em brigade (général Vinoy) et qu’elle irait prendre la place de celle-ci dans les tranchées. Il arrêta en outre que la brigade de réserve (général de Wimpffen) et le régiment de zouaves de la Garde Impériales (colonel Janin) entreraient aussitôt que possible dans l’ouvrage russe, à la suite de la brigade du général Vinoy, de façon qu’il y eut dans Malakoff deux brigades et un régiment pour repousser les Russes, s’ils entreprenaient un retour offensif contre les retranchements occupés par les Français. Il fallait bien entendu que les mouvements de troupes dont il s’agit s’exécutassent avec la plus grande célérité ; car il était urgent que des forces imposantes fussent de suite réunies dans l’enceinte de ces retranchements.


Le général Vinoy

[…]
Depuis un instant j’étais revenu dans l’intérieur de l’ouvrage et je cherchai le général de Mac Mahon, lorsque, rencontrant par hasard le général Vinoy, celui-ci m’arrêta pour me faire part des impressions que lui avait fait éprouver le général de Mac Mahon en lui donnant ses instructions une demi heure avant. « Comment trouvez-vous votre générale, me dit-il, qui m’annonce sans façon que ma brigade va sauter peut-être tout à l’heure ; mais que cela n’empêcher pas que l’on reste maître de la position, parce que la 1ere brigade va se tenir toute prête à venir remplacer la mienne si elle vient à sauter ? – J’avoue, répondis-je, que la perspective que mon général vous a fait entrevoir n’est rien moins que séduisante, mais dans tout ce qu’il vous a dit, je n’ai rien entendu ce me semble, qui ait pu vous faire croire qu’il n’allait pas demeurer avec vous. Soyez bien certain que, si votre brigade doit sauter, et vous avec elle, il partagera le même sort. »
[…]
Dans le même temps où le général de Mac Mahon se préoccupait vivement de savoir si des fourneaux de mines n’existaient pas sous ce réduit et n’allait pas, par leur explosion, faire sauter le bastion de Malakoff, on l’informa qu’après l’enlèvement de ce bastion par les zouaves du capitaine Sée, un certain nombre de Russes, 400 environs, lui dit-on, s’étaient réfugié dans le réduite de la tour. Le général voulut aller voir lui-même ce qui se passait du côté du réduit. Je me souviens que, comme il s’y rendait, sa bonne étoile, cette fois encore le servit, car un obus, parti de la batterie russe située au dessus de l’arsenal de Sébastopol, lui effleura la tête et alla s’enfoncer en terre à dix pas devant lui. Il l’avait échappé belle. L’entrée du réduit , qui était construite en gabions, se trouvait ouverte, et à droite comme à gauche, on voyait une rangée de créneaux par où les fantassins russes qui occupaient la tour pouvaient diriger leurs feux sur le terre plein du bastion. Je m’approchai et j’allai passer devant la porte du réduit, quand un soldat qui était près de moi, me retenant brusquement par le pan de ma tunique, me jeta presque à terre, en s’écriant : » Arrêtez-vous mon colonel, les Russes qui sont embusqués dans la tour ne cessent pas de tirer par les créneaux que vous apercevez. Il abattent de leurs balles tous ceux qui passent devant ces créneaux. C’est ainsi qu’ils viennent de tuer, il n’y a de cela qu’un instant, le lieutenant d’artillerie dont vous voyez le corps étendu là à quelques pas de nous. »
En ce moment, les grottes de Darah me hantèrent sans doute l’esprit, et ne songeant qu’au moyen de faire sortir les Russes de la tour et à se constituer prisonniers : « Avez-vous de allumettes ? dis-je aux soldats qui m’entouraient ; si oui, mettez le feu aux gabions qui forment l’entrée de cet abri des Russes ; il faudra bien qu’ils sortent et se rendent quand la fumée menacera de les asphyxier. »
Le feu fut mis aux gabions et déjà il avait pris une certaine extension, lorsque subitement je fus comme saisi d’épouvante en me rendant compte des conséquences terribles qui pouvaient résulter de l’ordre que j’avais donné. Je me souviens à cet instant que vingt minutes auparavant, en visitant avec le général de Mac Mahon quelques-uns de ces abris construits par les Russes sous les retranchements de Malakoff, j’avais con,staté que le sol intérieur de ces abris était couvert d’une quantité énorme de cartouches et que sans aucun doute il devait en être de même dans le réduit de la tour. Le feu des gabions, se communiquant à un monceau de cartouches et produisant une explosion, c’était le feu mis à des fourneaux de mine, si des fourneaux de mine avaient été préparés dans le réduit.
Je me précipitai vers les quelques sapeurs du génie qui étaient non loin de moi, portant sur eux leurs outils, des pelles et des pioches « Suivez-moi bien vite, leur dis-je, venez jeter de la terre sur les gabions qui brûlent, il faut éteindre le feu. » Les sapeurs se mirent sur le champ à piocher le sol près de la porte du réduit, et en couvrant les gabions de terre, il arrêtèrent complètement le commencement d’incendie qui s’y était manifesté. Que serait-il advenu sans cela ? J’en frémis encore rien que d’y songer en écrivant ces lignes. On le comprendra ici du reste, quand j’aurais dit que, pendant que les sapeurs du génie effectuaient le travail que je leur avait demandé, leurs pioches mirent à découvert des fils métalliques qui n’étaient autre chose que les fils conducteurs de batteries électriques au moyen desquelles les officiers russe s’étaient proposés de mettre le feu, quand ils jugeraient opportun, aux fourneaux de mines préparés par eux sous la tour de Malakoff. Peut-être ne fût-ce qu’à la rupture de ces fils, arrivés comme par miracle, qu les troupes du général de Mac Mahon durent avoir le bonheur d’échapper au plus épouvantable des désastres.

2/ Souvenirs du général Collineau, alors colonel du 1er régiment de Zouaves.

Lettre du 10/9/1855

"Le 8 septembre nous avons enlevé et gardé Malakoff.

Ce fut un assaut général, armée contre armée. Les Anglais devaient prendre le grand redan, le premier corps français s’emparer du bastion central et nous, le deuxième corps, nous avions pour mission d’enlever la tour de Malakoff.

Depuis trois jours le bombardement avait redoublé d’intensité et il y avait tout lieu de supposer que l’ouvrage avait dû beaucoup souffrir, tant dans sa garnison que dans ses défenses. Ses conditions de résistance devaient être très amoindries, ce en quoi on se trompait.

L’assaut était fixé à midi.

Les troupes étaient en excellent condition. Depuis trois jours de copieux suppléments de nourritures et de boissons avaient été distribués. Ces distributions avaient éveillé l’attention des troupiers, qui dès ce moment ne doutèrent plus qu’une attaque générale allait être tentée.

Dès le matin mon régiment était en place dans la tranchée face à Malakoff, division McMahon.

A midi moins dix je donnai l’ordre aux chefs de bataillon de lire l’ordre du jour du général Bosquet, commandant le deuxième corps. A ce moment le général de McMahon vint me voir et me dit « Colonel, la besogne sera dure car les Russes ne sont pas décidés à se laisser faire. Recommandez à vos hommes de faire vite et de tenir bon.

Soyez sans craintes mon général, je passerai le premier te mes zouaves suivront. »

Le sergent clairon Bernard qui se tenait à mes cotés reçut alors à la main droite un éclat de pierre qu’un projectile avait fait voler. Il fallut le renvoyer à l’arrière car la blessure était sérieuse.

Il allait être midi. Je dis au sergent clairon Delport de faire sonner le « garde à vous ». Il donna l’ordre au jeune soldat clairon Baudot de monter sur la tranchée et d’exécuter la sonnerie indiquée, qui fut répétée dans toutes les compagnies.

A midi la charge retentit sur tout le front de la division et nous nous élançâmes. Ce fut mon régiment et moi même à sa tête, qui prîmes les premiers pied dans Malakoff, ouvrant la route à ceux qui nous suivaient.

L’élan des zouaves a été d’une intrépidité magnifique, mais la bravoure tenace des Russes est aussi digne d’admiration. Tous ceux, parmi ceux qui reçurent notre choc, se firent tuer sur place plutôt que de reculer. Ce fut une lutte sans merci, un corps à corps sauvage, où tout servait d’arme. D’un côté comme de l’autre, les soldats entraînés par l’exemple de leurs officiers ne marchandaient ni leurs efforts, ni leur vie. Ce qui restait des Russes, définitivement refoulé recula et un de nos sergent, le sergent Lihaut planta sur l’ouvrage le drapeau qui devait être le signal d’attaque pour les Anglais et la division Salles.

Grâce à la vigueur de l’attaque et l’opiniâtreté de notre lutte, les régiments qui suivaient purent pénétrer plus facilement dans la position et nous soutenir, notamment le 7e de ligne et le 4e chasseurs à pied.

Le plus dur du combat ne fut pas d’enlever la tour, mais de s’y maintenir jusqu’a ce que les Russes renonçant à la reprendre, se retirassent définitivement vaincus.

 

D’un côté, le premier corps n’avait pas réussi dans son attaque du grand bastion, et avait été repoussé. De l’autre , les Anglais après s’être emparés du grand redan et s’y être maintenus sous un feu effroyable, avaient dû reculer. Ces succès encourageaient nos adversaires et leur permettaient de concentrer tous leurs efforts pour la reprise de Malakoff. D’où dépendait pas conséquent le sort de la bataille et celui de sébastopol.

Les ouvrages voisin et les batteries de la rade concentrèrent donc leur feu sur nous, tandis que les colonnes d’assaut nous attaquaient sans répit. Nos pertes étaient effroyables et ce ne fut pas sans angoisse que pendant un moment je me demandai s’il était humain de prolonger un telle hécatombe. Abandonner alors que nous touchions presque au but c’était rendre inutiles les sacrifices déjà consentis et en rendre de nouveaux nécessaires puisqu’il fallait continuer le siège. Enfin, notre inébranlable fermeté eut raison de l’entêtement des russes. Après un dernier assaut désespéré, il battirent en retraite à 4 heures et demie.

...

Cette victoire coûte cher au régiment. J’ai eu dix officiers tués, vingt et un blessés, les trois cinquième de mon effectif hors de combat. La journée a coûté la vie à sept généraux. L’armée a eu sept mille hommes hors de combat. Pour ma part j’ai eu un coup de sabre sur la tête et un coup de feu et de crosse sur la joue droite .J’ai reçu ces deux blessures aussitôt en arrivant sur le parapet, dans le corps à corps qu’il a fallu livrer pour prendre pied dans la Tour. Je suis resté la tête bandée avec mes hommes jusqu’au lendemain soir." 

 

3/ Lettres du Lieutenant Sibert de Cornille.


Le lendemain nous avons été voir le champ de bataille. Quel saisissant et épouvantable spectacle ! Des terrains bouleversés par des explosions, des trous énormes produits par les projectiles qui creusent comme une plaie sur le sol, des armes brisées, des vêtements épars et en lambeaux et sur ce fond de deuil et de triste désolation se détachent les cadavres mutilés, les membres dispersés qui réclament un tronc, des troncs ensanglantés qui reclament leurs membres, des cadavres jaunes terreux, crispés par la douleur qui laisse encore ses traces après la mort, des malheureux entassés les uns sur les autres près des projectiles qui les ont frappés, puis chose plus horrible à dire encore, des soldats allant fouiller les cadavres, allant piller, se disputant les dépouilles de ceux qui ne sont plus.. D'autres soldats commandés de corvée, jetant un peu de terre sur des tronçons informes de chair. Mon coeur a été profondément saisi. Oh! que ceux qui parlent trop de gloire devraient visiter ces champs d'amère désolation et voir d'après ses victimes ce qu'elle coûte au pays, aux amis, aux familles. L'homme le plus maître des troupes les plus braves ne les mènerait pas à un combat en les faisant traverser un cham de bataille de la veille.

 

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